L’actualité récente relayée par Reuters sur notre volonté de souveraineté numérique — évoquant la volonté de l’Union européenne de restreindre l’accès des fournisseurs chinois aux infrastructures critiques — remet une nouvelle fois sur la table un mot devenu omniprésent dans les discours : la souveraineté numérique.
Un mot souvent invoqué, parfois vidé de sa substance, et trop souvent réduit à une question simpliste : “Où sont hébergées nos données ?”
Spoiler : ce n’est pas là que se joue l’essentiel.
Petit rappel : Chaîne de souveraineté numérique étendue : ce que personne ne vous dit en cours d’informatique
Quand on gratte un peu la surface — et quand on prend le temps de l’expliquer, encore et encore, à nos COMEX/CODIR — on découvre des enjeux bien plus profonds, bien plus stratégiques et surtout bien plus économiques.
🧊 La localisation des données : la partie émergée de l’iceberg
Soyons clairs :
oui, la localisation des données est importante.
Oui, le RGPD est un cadre structurant.
Oui, héberger “en Europe” rassure.
Mais dans la majorité des cas, cet argument sert surtout de point d’entrée pédagogique, parce qu’il est :
- simple à comprendre,
- simple à expliquer,
- simple à vendre politiquement.
👉 Une donnée hébergée en Europe n’est pas souveraine par nature.
Si cette donnée est :
- exploitée par un logiciel dont on ne maîtrise ni le code ni la roadmap,
- administrée via des consoles dépendantes d’un éditeur extra-européen,
- soumise à des mises à jour, licences ou mécanismes juridiques externes,
alors la souveraineté est illusoire. Elle est géographique, pas stratégique.
🧠 La vraie souveraineté numérique est avant tout stratégique
Quand on dépasse le discours de façade, la souveraineté numérique se joue sur quatre piliers majeurs, rarement mis en avant dans les slides de synthèse.
🔗 1. La dépendance aux chaînes critiques
Les décisions européennes actuelles ne visent pas les données en tant que telles, mais :
- les réseaux télécoms,
- les infrastructures énergétiques,
- les équipements industriels critiques,
- les composants matériels et logiciels structurants.
La vraie question n’est pas :
“Où sont mes données ?”
Mais bien :
“Qui contrôle la technologie qui fait tourner mon pays, mon économie et mes services essentiels ?”
Une dépendance excessive à un fournisseur unique ou à une zone géopolitique donnée crée un risque systémique.
🛡️ 2. Résilience : le mot que tout le monde utilise… sans toujours en mesurer la portée
La souveraineté numérique, c’est avant tout une question de résilience.
👉 Que se passe-t-il si demain :
- un fournisseur est soumis à des sanctions internationales ?
- une mise à jour critique n’est plus livrée ?
- une relation diplomatique se dégrade brutalement ?
La résilience, ce n’est pas éviter l’incident.
C’est être capable de continuer à fonctionner malgré l’incident.
Et cette capacité dépend directement :
- de la diversité des fournisseurs,
- de la maîtrise technique interne,
- de la possibilité de substituer rapidement une brique technologique.
🔌 3. Coupure de service : le scénario que personne n’aime imaginer
Parlons franchement : le risque de coupure de service n’est plus théorique.
Dans un monde interconnecté :
- un conflit diplomatique,
- une décision réglementaire,
- une sanction économique,
peuvent entraîner :
- l’arrêt de livraisons,
- la fin de mises à jour,
- la coupure d’accès à des services cloud,
- ou la dégradation volontaire de performances.
Et ce type d’impact touche directement :
- les hôpitaux,
- les transports,
- l’énergie,
- les télécoms,
- l’administration,
- et par ricochet… les entreprises.
💸 4. Hausse des prix : la souveraineté a un coût (et il faut l’assumer)
C’est sans doute le point le plus sensible dans les discussions avec les directions financières.
👉 Oui, la souveraineté coûte plus cher à court terme.
Pourquoi ?
- taxes douanières,
- fin du dumping technologique,
- investissements industriels locaux,
- coûts de transition,
- montée en compétence des équipes.
Mais la vraie question est :
Quel est le coût de la non-souveraineté ?
Un fournisseur moins cher aujourd’hui peut coûter beaucoup plus cher demain :
- en dépendance,
- en perte de négociation,
- en impossibilité de sortie,
- en gestion de crise.
🌍 5. Tensions diplomatiques : la tech n’est plus neutre
La décision européenne évoquée par Reuters illustre une réalité devenue incontournable :
la technologie est désormais un outil géopolitique.
Chaque choix technologique :
- envoie un signal diplomatique,
- influence les relations commerciales,
- peut déclencher des représailles ciblées.
La souveraineté numérique implique donc :
- d’accepter un certain niveau de tension,
- de sortir de l’illusion de la neutralité technologique,
- de faire des choix assumés, parfois inconfortables.
🧭 Ce que cela implique concrètement pour les organisations
Quand on explique ces sujets aux COMEX/CODIR, il faut marteler une vérité simple :
👉 La souveraineté numérique n’est pas un projet IT.
C’est un choix stratégique d’entreprise ou d’État.
Cela implique :
- une vision long terme,
- des arbitrages économiques assumés,
- des investissements structurants,
- et une gouvernance claire.
Ce n’est pas un “nice to have”.
C’est un facteur de survie dans un monde instable.
🧠 Conclusion : répéter, encore et encore
On ne le dira jamais assez :
la souveraineté numérique ne se limite pas à la localisation des données.
Quand on gratte la surface :
- on parle de résilience,
- de continuité d’activité,
- de maîtrise économique,
- de liberté de décision,
- et de stabilité stratégique.
Alors oui, il faut le répéter.
Encore.
Et encore.
Parce que dans dix ans, ceux qui auront fait ces choix trop tôt passeront peut-être pour visionnaires…
et ceux qui les auront repoussés pour des raisons budgétaires regretteront de ne pas avoir écouté quand il était encore temps.
Pour aller plus loin ? : visitez la rubrique : Souveraineté numérique
