AWS, hyperscalers américains et Europe : chronique d’une dépendance assumée
Le cloud souverain européen est devenu en quelques années un mot magique. Un sésame rassurant pour les décideurs publics, un alibi juridique pour les DSI, et un argument commercial de premier choix pour les géants du cloud.
Dernier rebondissement en date : Amazon Web Services annonce vouloir proposer un cloud souverain européen.
Rires étouffés dans les salles serveurs.
Car derrière les promesses d’hébergement local, de conformité RGPD et de gouvernance européenne, une question simple reste soigneusement évitée : peut-on parler de souveraineté quand l’opérateur est juridiquement soumis à une loi étrangère ?
Spoiler : non.
Mais l’Europe, visiblement, préfère regarder ailleurs.
☁️🇪🇺 Cloud souverain : de quoi parle-t-on vraiment ?
🧩 Mot-clé : souveraineté
Dans le discours institutionnel, un cloud est dit souverain lorsqu’il :
- héberge les données sur le territoire européen,
- respecte le RGPD,
- est opéré par des entités supposément indépendantes,
- limite l’accès aux données aux seules autorités européennes.
Sur le papier, c’est propre.
Dans les faits, l’hébergement géographique n’est qu’un détail logistique, pas un critère de souveraineté.
👉 La vraie question est juridique :
qui contrôle l’opérateur en dernier ressort ?
🐘 Le CLOUD Act : l’éléphant dans le data center
🧩 Mot-clé : extraterritorialité
Toute entreprise américaine est soumise au CLOUD Act.
Point final.
Cela signifie que :
- les autorités américaines peuvent exiger l’accès à des données,
- même si elles sont stockées hors des États-Unis,
- même si elles concernent des citoyens européens,
- même si un contrat promet le contraire.
Aucun montage contractuel, aucune filiale européenne, aucune promesse commerciale n’annule ce principe.
👉 La souveraineté ne se contractualise pas face à une loi fédérale.
🔐 “Oui mais les données sont chiffrées”
🧩 Argument marketing classique
C’est vrai. Elles sont chiffrées.
Mais qui gère les clés ?
Si :
- l’infrastructure est américaine,
- les outils de gestion sont américains,
- les équipes d’administration dépendent du groupe américain,
Alors la souveraineté est théorique.
Un cloud souverain où l’opérateur peut être légalement contraint de coopérer avec une autorité étrangère,
c’est un coffre-fort dont quelqu’un d’autre garde le double des clés.
🎭 L’Europe et le grand théâtre de la souveraineté
🧩 Discours musclé, décisions prudentes
Depuis des années, l’Europe multiplie :
- les déclarations sur l’autonomie stratégique,
- les annonces sur la protection des données,
- les chartes, labels et cadres de confiance.
Dans le même temps :
- les appels d’offres publics restent ouverts aux hyperscalers US,
- les exceptions s’accumulent,
- les “solutions transitoires” deviennent permanentes.
👉 La souveraineté européenne est souvent conditionnelle, temporaire et négociable.
💼 Lobbying et realpolitik : quand le commerce décide
🧩 Le vrai rapport de force
Pourquoi cette ambiguïté persistante ?
Parce que la souveraineté a un prix, et que le confort en a un aussi.
Les États-Unis disposent d’un levier redoutable :
- commerce international,
- fiscalité,
- accords transatlantiques,
- dépendance technologique massive.
Il suffit d’agiter la menace de taxes d’exportation ou de restrictions commerciales pour que les postures se fassent soudain plus discrètes.
👉 L’Europe sait.
👉 L’Europe compose.
👉 L’Europe renonce sans le dire.
🧱 Projets européens : bonnes intentions, souveraineté édulcorée
🧩 On y croit… un peu
Des initiatives existent, et elles vont dans le bon sens :
- GAIA-X,
- clouds de confiance,
- labels européens,
- exigences de localisation.
Mais ces projets cherchent souvent à :
- rester compatibles avec les hyperscalers,
- éviter la rupture industrielle,
- ne pas froisser les partenaires économiques.
Résultat :
👉 une souveraineté interopérable,
👉 donc partiellement dépendante.
🧠 Le vrai problème : dépendance et paresse stratégique
🧩 Ce qu’on n’ose pas dire
Le problème n’est pas uniquement politique. Il est aussi :
- industriel,
- organisationnel,
- culturel.
Les DSI ont été formées sur des stacks américaines.
Les compétences européennes sont sous-investies.
La réinternalisation fait peur.
Le cloud “clé en main” est confortable.
👉 La dépendance est devenue une habitude.
🛠️ Pourtant, des solutions existent
🧩 Mais elles demandent du courage
Oui, il existe des alternatives crédibles :
- acteurs européens comme OVHcloud ou Scaleway,
- clouds hybrides réellement maîtrisés,
- chiffrement avec gestion interne des clés,
- gouvernance locale,
- architectures moins “magiques”, mais plus contrôlées.
👉 Ce n’est pas gratuit.
👉 Ce n’est pas instantané.
👉 Mais c’est réel.
💥 Conclusion — La souveraineté ne se délègue pas
🧩 Message aux décideurs publics et DSI
Soit l’Europe assume une dépendance stratégique aux États-Unis.
Soit elle investit réellement dans son autonomie numérique.
Mais continuer à appeler souverain un cloud opéré par une entreprise soumise à une loi extraterritoriale,
c’est tromper les citoyens, les administrations et les organisations.
La souveraineté n’est pas un label.
C’est une capacité à dire non.
📚 Sources & lectures recommandées
- CNIL – Transferts de données hors UE
- EDPB – Recommandations post-Schrems II
- Cour de justice de l’UE – Arrêt Schrems II
- Textes officiels du CLOUD Act
- Rapports parlementaires sur la souveraineté numérique européenne
