Il y a deux types de gens dans la vie : ceux qui disent cryptographie, et ceux qui te corrigent en lĂąchant un petit âtu veux dire cryptologieâ avec un sourire supĂ©rieur.
Spoiler : les deux ont raison⊠et tort à la fois.
Mais si tu veux briller au prochain apĂ©ro cyber (ou Ă©viter de te faire corriger par un barbu en t-shirt âRSA 1978â), il est temps de faire le tri entre les deux notions.
đ 1. Un peu dâĂ©tymologie pour se chauffer
Avant que la crypto ne devienne synonyme de âblockchain magiqueâ, il y avait deux mots bien distincts :
- Cryptographie vient du grec kryptĂłs (cachĂ©) et grĂĄphein (Ă©crire). LittĂ©ralement : lâart dâĂ©crire cachĂ©.
- Cryptologie, câest kryptĂłs (cachĂ©) + lĂłgos (Ă©tude, discours). Donc : la science du cachĂ©.
Autrement dit, la cryptographie est la pratique, la cryptologie est la science qui lâenglobe.
Un peu comme la différence entre cuisine et gastronomie.
La premiÚre remue les casseroles, la seconde théorise pourquoi un risotto bien émulsionné déclenche une explosion de dopamine.
đ§© 2. Cryptographie : les bĂątisseurs du secret
La cryptographie, câest le terrain, la clĂ© Ă molette dans la main.
Câest lâart (et la science) de concevoir des systĂšmes de chiffrement, des protocoles dâĂ©change, des signatures numĂ©riques.
Quand tu fais :
C = E_K(M)
et que tu es fier de ton AES_256_GCM qui tourne dans ton VPN, tu fais de la cryptographie.
đ En rĂ©sumĂ© :
- Tu prends un message M,
- Tu lui appliques une fonction mathématique E paramétrée par une clé K,
- Tu obtiens un message chiffré C.
Et tout ça, sans que quelquâun puisse en dĂ©duire M sans connaĂźtre K.
Câest ça, la cryptographie : rendre la lecture impossible Ă qui ne dĂ©tient pas la clĂ©, tout en permettant Ă ton destinataire de la retrouver.
đ”ïž 3. Cryptanalyse : les dĂ©molisseurs du secret
Mais comme toute bonne science, la crypto nâavance pas sans contradiction.
Si certains construisent des murs, dâautres essayent de les casser.
La cryptanalyse est lâautre face de la mĂ©daille : lâart de trouver des failles, de deviner la clĂ©, dâexploiter une faiblesse mathĂ©matique, algorithmique ou humaine.
Elle repose sur une équation simple :
E_K(M) \neq \text{magie}
Un bon algorithme doit résister à toutes les attaques connues : brute force, différentielle, linéaire, par canal auxiliaire, etc.
Quand un chercheur prouve que DES tombe en 2â”â¶ essais ou que MD5 produit des collisions, il fait de la cryptanalyse.
âïž 4. Cryptologie : la science au-dessus du chaos
La cryptologie, câest le chapeau acadĂ©mique au-dessus du duo.
Elle englobe à la fois la cryptographie (création de systÚmes sûrs) et la cryptanalyse (leur cassage méthodique).
Câest donc une discipline scientifique complĂšte, Ă cheval sur :
- les mathématiques (théorie des nombres, algÚbre, logique),
- lâinformatique (complexitĂ©, programmation sĂ©curisĂ©e),
- et la physique (attaques par canal latéral, bruit, temps de calcul).
En dâautres termes, la cryptologie, câest la science du secret.
Elle ne se contente pas de chiffrer : elle cherche Ă comprendre pourquoi un secret reste secret, et quand il ne le sera plus.
đ§ź 5. La confusion moderne : la faute aux âcryptosâ
Depuis quelques annĂ©es, le mot âcryptoâ a Ă©tĂ© kidnappĂ©.
Aujourdâhui, 9 fois sur 10, quand quelquâun dit âje fais de la cryptoâ, il parle de trading de tokens, pas de thĂ©orie des nombres.
RĂ©sultat : le mot âcryptographieâ a disparu du langage courant au profit dâun terme devenu flou.
Et sur LinkedIn, il suffit de chercher âexpert en cryptoâ pour tomber sur des posts Ă base de â5 raisons dâacheter le dipâ.
Mais attention : les crypto-monnaies utilisent bien la cryptographie (hash SHA-256, signatures ECDSA, preuves de travail, etc.), elles nâen sont quâune application, pas la discipline.
đ§ 6. Le cerveau droit et le cerveau gauche de la crypto
On pourrait dire que :
- La cryptographie est lâingĂ©nieur â elle construit.
- La cryptanalyse est le chercheur â il dĂ©monte et comprend.
- La cryptologie, câest le professeur qui observe les deux et note les erreurs Ă la craie.
Sans cryptanalyse, la cryptographie tourne en rond.
Sans cryptographie, la cryptanalyse nâa rien Ă casser.
Et sans cryptologie, on ne formalise ni lâun ni lâautre.
âïž 7. Pourquoi cette distinction compte (encore)
Parce quâelle structure la pensĂ©e.
Savoir si tu fais de la cryptographie ou de la cryptologie, câest savoir si tu appliques ou si tu Ă©tudies.
Dans les universitĂ©s et les labos (ENS, INRIA, CNRS), on parle bien de cryptologie : discipline complĂšte, au mĂȘme titre que la biologie ou la gĂ©ologie.
Mais dans les RFC, les normes NIST et les specs OpenSSL, le mot cryptography domine : pragmatique, orienté implémentation.
Alors, lequel utiliser ?
đ Si tu Ă©cris du code ou configures un systĂšme : parle de cryptographie.
đ Si tu expliques pourquoi ton algo rĂ©siste Ă une attaque diffĂ©rentielle de troisiĂšme ordre : bienvenue dans la cryptologie.
đș 8. Conclusion : un peu dâhumilitĂ© et beaucoup de XOR
La crypto (la vraie) est un équilibre délicat entre théorie et pratique.
Câest un art aussi mathĂ©matique que politique, aussi prĂ©cis quâhumain.
Et avant dâimplĂ©menter un chiffrement maison âparce que câest funâ, rappelle-toi :
Alors oui, on peut chipoter sur les mots, mais comprendre leur sens, câest dĂ©jĂ faire preuve dâune chose rare dans la cybersĂ©curitĂ© :
de la rigueur.
đ RĂ©fĂ©rences et ressources
- Bruce Schneier â Applied Cryptography (1996)
- Claude Shannon â Communication Theory of Secrecy Systems (1949)
- CNRS â Cours de cryptologie (U. de Limoges, 2020)
- RFC 4949 â Internet Security Glossary (section 5 : cryptography vs cryptology)
