🧹 SouverainetĂ© : ArrĂȘtons les raccourcis : non, SAP n’est pas l’arme nuclĂ©aire de l’Europe

Quand on parle de SouverainetĂ©, il faut arrĂȘter avec les raccourcis. Vraiment.

À chaque montĂ©e de tension gĂ©opolitique, Ă  chaque dĂ©bat sur la souverainetĂ© numĂ©rique, on voit ressurgir les mĂȘmes affirmations rapides, sĂ©duisantes
 et largement fausses :

« L’Europe pourrait faire pression avec SAP. »
« Les États-Unis pourraient couper le cloud et l’Europe s’effondrerait. »

Ces phrases fonctionnent bien sur LinkedIn.
Elles sont courtes, tranchées, rassurantes.
Elles donnent l’impression qu’il existe des armes numĂ©riques simples, des interrupteurs gĂ©ants que l’on pourrait actionner en cas de crise.

La rĂ©alitĂ© est beaucoup plus inconfortable.
Et surtout : beaucoup plus intĂ©ressante.


🌍 Le fantasme de la “coupure” : pourquoi on adore cette idĂ©e (et pourquoi elle est fausse)

L’idĂ©e de la coupure sĂ©duit parce qu’elle est rassurante.
Un bouton. Un geste. Un rapport de force clair.

Dans ce récit :

  • l’Europe “tiendrait” les États-Unis via SAP,
  • les États-Unis tiendraient l’Europe via Amazon Web Services ou Microsoft Azure,
  • et tout cela ressemblerait presque Ă  une dissuasion nuclĂ©aire version numĂ©rique.

Sauf que
 le numĂ©rique ne fonctionne pas comme ça.

Il n’y a pas :

  • de bouton OFF global,
  • de coupure propre,
  • de scĂ©nario instantanĂ© sans dommages collatĂ©raux massifs.

Ce que nous avons Ă  la place, ce sont :

  • des dĂ©pendances imbriquĂ©es,
  • des effets diffĂ©rĂ©s,
  • et des asymĂ©tries profondes entre infrastructures, logiciels et normes.

☁ Le cloud amĂ©ricain : une arme, oui
 mais pas celle que l’on croit

Soyons clairs : le cloud amĂ©ricain est le vrai levier de puissance dans le numĂ©rique mondial.
Mais pas pour les raisons que l’on cite habituellement.

Ce n’est pas seulement une question de donnĂ©es stockĂ©es “chez les AmĂ©ricains”.
C’est surtout une question d’opĂ©rabilitĂ© immĂ©diate.

Dans une immense majoritĂ© d’organisations europĂ©ennes :

  • l’identitĂ© est externalisĂ©e (Entra ID / IAM),
  • la messagerie est SaaS,
  • la collaboration est SaaS,
  • les sauvegardes sont cloud,
  • les outils de sĂ©curitĂ© sont eux-mĂȘmes hĂ©bergĂ©s dans le cloud.

Autrement dit :
👉 si l’identitĂ© tombe, tout tombe.

Le pouvoir du cloud n’est pas la possession des donnĂ©es.
C’est la capacitĂ© Ă  autoriser ou refuser l’accĂšs, en temps rĂ©el.

Et c’est là que la comparaison avec une “arme” devient pertinente :

  • tokens,
  • sessions,
  • API,
  • authentification,
  • MFA,
  • SSO.

Ce sont des interrupteurs techniques rĂ©els, intĂ©grĂ©s par conception dans le modĂšle SaaS.


🧬 IdentitĂ© et accĂšs : le vrai point de rupture en 24 heures

On parle beaucoup de bases de données, de localisation des fichiers, de chiffrement.
Mais dans un scĂ©nario de crise grave, ce n’est pas lĂ  que tout casse en premier.

Ce qui casse, c’est :

  • l’accĂšs aux postes,
  • l’accĂšs aux applications,
  • l’accĂšs aux outils internes,
  • la capacitĂ© Ă  travailler, tout simplement.

Une organisation peut survivre temporairement avec :

  • des donnĂ©es figĂ©es,
  • des processus dĂ©gradĂ©s,
  • des applications internes vieillissantes.

Elle ne survit pas longtemps :

  • sans identitĂ©,
  • sans authentification,
  • sans annuaire fonctionnel.

C’est ici que la dĂ©pendance europĂ©enne est la plus forte.
Et c’est ici que les raccourcis intellectuels sont les plus dangereux.


đŸ§± SAP : dĂ©pendance stratĂ©gique, pas arme tactique

Revenons Ă  SAP, souvent prĂ©sentĂ© comme “l’arme europĂ©enne ultime”.

Oui, SAP est :

  • massivement utilisĂ©,
  • profondĂ©ment intĂ©grĂ©,
  • extraordinairement complexe Ă  remplacer.

Mais non, SAP n’est pas une arme de coupure immĂ©diate.

Pourquoi ?

Parce que dans la majorité des grands groupes :

  • SAP est encore on-premise,
  • ou hĂ©bergĂ© de façon dĂ©diĂ©e,
  • avec des licences contractuelles,
  • et des systĂšmes capables de tourner sans contact permanent avec l’éditeur.

SAP peut :

  • bloquer des mises Ă  jour,
  • suspendre du support,
  • retarder des correctifs,
  • compliquer la conformitĂ©.

Mais tout cela agit sur :

  • des mois,
  • des annĂ©es,
  • le temps long.

SAP est une dĂ©pendance structurelle, pas un interrupteur tactique.


⚖ L’Europe : une puissance normative dans un monde opĂ©rationnel

LĂ  oĂč l’Europe est rĂ©ellement forte, ce n’est pas dans la coupure.
C’est dans la norme.

RGPD, NIS2, DSA, exigences de conformité, reporting, traçabilité, obligations sectorielles :
l’Europe façonne le cadre dans lequel les entreprises doivent opĂ©rer.

Et cela fonctionne.
MĂȘme les gĂ©ants amĂ©ricains s’y plient.

Mais ce pouvoir est :

  • lent,
  • indirect,
  • juridiquement propre,
  • structurel.

Il ne remplace pas :

  • une infrastructure,
  • une capacitĂ© d’action immĂ©diate,
  • une projection de puissance technique.

L’Europe rĂ©gule trĂšs bien.
Elle exĂ©cute mal la puissance.


đŸ‡ș🇾 Les États-Unis : la puissance assumĂ©e, sans complexe

À l’inverse, les États-Unis :

  • assument l’extraterritorialitĂ©,
  • alignent État et entreprises,
  • privilĂ©gient l’effet Ă  la doctrine.

Leur force n’est pas morale.
Elle est opĂ©rationnelle.

Ils contrĂŽlent :

  • les infrastructures,
  • les plateformes,
  • les identitĂ©s,
  • les standards de facto.

Ce n’est ni Ă©lĂ©gant, ni toujours juste,
mais c’est efficace.


🧠 Ce que personne ne veut entendre (mais qu’il faut dire)

Il n’y aura :

  • pas de bouton OFF europĂ©en,
  • pas d’arme magique SAP,
  • pas d’indĂ©pendance numĂ©rique totale.

La souverainetĂ© n’est pas un Ă©tat.
C’est un gradient de dĂ©pendance.

La seule question sérieuse est donc :

Sommes-nous capables de fonctionner en mode dĂ©gradĂ©, sans l’écosystĂšme cloud amĂ©ricain, pendant 30 jours ?

Pour la plupart des organisations, la rĂ©ponse honnĂȘte est : non.


🧭 Conclusion — Le vrai dĂ©bat Ă  ouvrir

ArrĂȘtons de parler d’armes.
Commençons à parler de :

  • rĂ©silience,
  • modes dĂ©gradĂ©s,
  • choix d’architecture,
  • dĂ©pendances assumĂ©es et documentĂ©es.

Le numĂ©rique n’est pas un champ de bataille binaire.
C’est un systĂšme d’interdĂ©pendances.

Et aujourd’hui, le rapport de force ne se joue pas entre SAP et le cloud US.
Il se joue entre :

  • dĂ©pendance immĂ©diate,
  • et dĂ©pendance structurelle.

Tout le reste n’est que storytelling.

🧹 SouverainetĂ© : ArrĂȘtons les raccourcis : non, SAP n’est pas l’arme nuclĂ©aire de l’Europe
Partager cet article : Twitter LinkedIn WhatsApp

đŸ–‹ïž PubliĂ© sur SecuSlice.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut