Depuis quelques annĂ©es, la souverainetĂ© / dĂ©pendance numĂ©rique est devenue un mot-valise. On la brandit dans des comitĂ©s stratĂ©giques, on la promet dans des slides, on lâaffiche dans des feuilles de route⊠mais on la mesure rarement.
Et quand on la mesure, câest souvent par le petit bout de la lorgnette.
Ă partir de 2026, un nouvel outil arrive dans le paysage europĂ©en : lâIndice de RĂ©silience NumĂ©rique (IRN). Et pour une fois, il ne promet pas de âcloud magiqueâ ni de âsouverainetĂ© by designâ. Il promet quelque chose de beaucoup plus dĂ©rangeant : un constat chiffrĂ© de nos dĂ©pendances rĂ©elles.
đ§± LâIRN : un miroir peu flatteur, mais nĂ©cessaire
LâIRN nâest ni un label, ni une certification, ni un Ă©niĂšme badge marketing.
Câest un outil dâĂ©valuation structurĂ©e, fondĂ© sur prĂšs de 70 critĂšres, qui vise Ă rĂ©pondre Ă une question simple⊠mais inconfortable :
De quoi dĂ©pend rĂ©ellement mon systĂšme dâinformation pour fonctionner demain ?
Et surtout :
đ quâest-ce qui se passe si ces dĂ©pendances deviennent indisponibles, contraintes juridiquement ou politiquement ?
Contrairement Ă beaucoup de cadres existants, lâIRN ne sâarrĂȘte pas au cloud ou Ă la sĂ©curitĂ©. Il analyse lâensemble de la chaĂźne de valeur numĂ©rique :
- origine juridique des fournisseurs,
- dépendance aux technologies non européennes,
- exposition aux législations extraterritoriales (Cloud Act, FISA, etc.),
- réversibilité réelle (pas contractuelle, opérationnelle),
- maßtrise des données sensibles et critiques,
- rĂ©silience cyber et continuitĂ© dâactivitĂ©,
- dépendances matérielles, logicielles, humaines et organisationnelles.
âĄïž Le rĂ©sultat nâest pas une note flatteuse.
Câest une cartographie froide et chiffrĂ©e des vulnĂ©rabilitĂ©s stratĂ©giques.
âïž Et le Cloud Sovereignty Framework dans tout ça ?
Impossible de parler de lâIRN sans Ă©voquer le Cloud Sovereignty Framework (CSF), portĂ© au niveau europĂ©en.
Le CSF est un cadre structurant, utile, et mĂȘme nĂ©cessaire. Il vise Ă :
- évaluer la souveraineté des services cloud,
- dĂ©finir des objectifs de contrĂŽle (juridique, opĂ©rationnel, sĂ©curitĂ©, supply chainâŠ),
- fournir des niveaux dâassurance comparables entre fournisseurs.
Mais soyons clairs :
đ le CSF parle du cloud. LâIRN parle du numĂ©rique.
LĂ oĂč le CSF sâarrĂȘteâŠ
- Le CSF évalue des offres cloud
- Il sâadresse principalement aux acheteurs, donneurs dâordre et rĂ©gulateurs
- Il rĂ©pond Ă la question : âCe fournisseur cloud respecte-t-il un certain niveau de souverainetĂ© ?â
âŠlâIRN va plus loin
- LâIRN Ă©value une organisation dans son ensemble
- Il inclut cloud, logiciels, matériel, dépendances humaines, gouvernance
- Il répond à une question beaucoup plus brutale :
âMon organisation est-elle capable de fonctionner sans dĂ©pendre aveuglĂ©ment de technologies non maĂźtrisĂ©es ?â
đ Le CSF est un outil de qualification des prestataires.
đ LâIRN est un outil de luciditĂ© stratĂ©gique interne.
Les deux sont complĂ©mentaires, mais ils ne jouent pas dans la mĂȘme catĂ©gorie.
đ Un outil nativement alignĂ© avec la rĂ©alitĂ© rĂ©glementaire
Lâautre force de lâIRN, câest quâil ne vit pas hors-sol. Il sâinscrit naturellement dans les cadres rĂ©glementaires existants :
- NIS2 : maßtrise des risques fournisseurs, dépendances critiques, continuité
- DORA : concentration des prestataires ICT, résilience opérationnelle
- RGPD / Data Act : localisation, flux, contrÎle effectif des données
- EUCS / SecNumCloud : exigences cloud de confiance
- ISO/IEC 27001 & 27005 : analyse de risques étendue au stratégique
- ISO 42001 (IA) : gouvernance des technologies émergentes
đ LĂ oĂč beaucoup dâorganisations traitent ces textes en silos, lâIRN propose une lecture transverse, cohĂ©rente, exploitable.
đą Un rĂ©fĂ©rentiel dĂ©jĂ confrontĂ© au rĂ©el
Contrairement Ă certains standards ânĂ©s en chambreâ, lâIRN nâest pas une abstraction acadĂ©mique.
Il est porté par Ascend Partners, Probabl et Digital New Deal,
et déjà expérimenté par des acteurs majeurs :
- SNCF
- RTE
- Groupe ADP
- Orange
- MAIF
- CMA-CGM
Ce ne sont pas des startups en quĂȘte de storytelling.
Ce sont des organisations massivement dĂ©pendantes du numĂ©rique, pour lesquelles lâindisponibilitĂ© nâest pas une option.
đš Le vrai danger : en faire une norme de plus âpour faire joliâ
Et maintenant, le point critique.
Celui que beaucoup préfÚrent éviter.
đ CrĂ©er un nouvel outil ne sert strictement Ă rien sâil nâest pas utilisĂ©.
LâEurope nâa pas besoin :
- dâun nouveau KPI dĂ©coratif,
- dâun indice citĂ© une fois par an en comitĂ© stratĂ©gique,
- dâun slide âIRN : conformeâ coincĂ© entre deux graphiques ESG.
Si lâIRN devient :
- un prérequis administratif,
- une case Ă cocher,
- un argument de communication,
alors il échouera.
đŻ Ce que lâIRN doit ĂȘtre (ou ne pas ĂȘtre)
â Ce que lâIRN ne doit pas devenir
- une pseudo-norme de conformité,
- un badge marketing,
- un alibi de gouvernance.
â Ce que lâIRN doit ĂȘtre
- un outil de constatation, sans complaisance,
- un instrument dâaide Ă la dĂ©cision,
- un dĂ©clencheur dâarbitrages rĂ©els :
- choix technologiques,
- politiques fournisseurs,
- trajectoires de désensibilisation,
- investissements de réversibilité.
đ En clair : un outil qui oblige Ă choisir, pas Ă communiquer.
đ§ Conclusion : la souverainetĂ© ne se proclame pas, elle sâassume
LâIRN nâest pas lĂ pour rassurer.
Il est là pour mettre face à la réalité.
Dans un contexte de tensions géopolitiques, de dépendances extraterritoriales et de concentration technologique, ne pas mesurer sa dépendance numérique devient une faute de gouvernance.
Mais attention :
đ mesurer sans agir est pire que ne pas mesurer du tout.
Si lâIRN est utilisĂ© comme il doit lâĂȘtre â un outil de dĂ©cision, de priorisation et de transformation â alors il deviendra un levier majeur de rĂ©silience europĂ©enne.
Sinon, il rejoindra la longue liste des âbons rĂ©fĂ©rentielsââŠ
magnifiquement inutiles dans un PowerPoint.
Pour aller plus loin : Lancement de l’indice de rĂ©silience numĂ©rique
