SouverainetĂ© numĂ©rique : On vit une Ă©poque fascinante. Entre Cloud Act, Data Act, AI Act et autre Quantique Act, lâEurope sort ses griffes comme un chaton qui dĂ©couvre soudain quâil doit rugir. On lĂ©gifĂšre trĂšs fort, on impose des cadres, des labels, des obligations. Bravo. ProtĂ©ger le citoyen, câest bien. Sauf quâun continent ne gagne pas une guerre technologique avec des articles de loi et un ton professoral. Il faut aussi des usines, du code, des clouds, des clusters, des idĂ©es, des entrepreneurs, et surtout du courage stratĂ©gique.
Pendant ce temps, les Ătats-Unis ne se posent pas la question. Ils innovent, ils financent, ils industrialisent, ils mangent des parts de marchĂ© (55%) et ils stockent des startups comme certains collectionnent des NFT. La Chine, elle, industrialise, espionne, planifie Ă vingt ans et teste ses techno Ă grande Ă©chelle sur son propre peuple. Et lâEurope ? Elle publie des rĂšglements PDF en douze langues et explique doctement que âlâinnovation responsableâ sera notre Excalibur. On veut bien y croire. Vraiment. Sauf que la bataille se gagne aussi avec des marteaux, pas seulement des codes de conduite.
Soyons honnĂȘtes. Le constat est assez simple : lâEurope a du retard, elle le sait, et elle tente maintenant de courir aprĂšs un train qui roule dĂ©jĂ vite. On ne parle pas ici dâalarme panique. Seulement de rĂ©alisme: trop de dĂ©pendance stratĂ©gique, trop peu de vision industrielle, trop de discussions et pas assez dâexĂ©cution. L’Europe saura-t-elle gagner les 45% restant ?
Ce quâil faudrait ? Cesser de penser que rĂ©guler suffit. Se souvenir que souverainetĂ© rime avec capacitĂ© rĂ©elle, pas attestation PowerPoint. RĂ©investir massivement lâargent qui file gentiment vers les hyperscalers amĂ©ricains. Construire des alliances. CrĂ©er des champions. Offrir une alternative crĂ©dible aux gĂ©ants, pas seulement une alternative « éthique ». LâĂ©thique sans puissance, ça sâappelle un club de philosophie. Pas une gĂ©opolitique.
Et puis, il y a le fameux « fournisseur souverain ». Oui, il existe. Oui, il est sĂ©rieux. Oui, il respecte nos lois plutĂŽt que celles dâun gouvernement Ă©tranger. Petit dĂ©tail: il nâa pas les pectoraux marketing dâun Azure ou dâun AWS. Donc le COMEX le regarde comme un gentil prestataire rĂ©gional, pas comme la colonne vertĂ©brale de son systĂšme dâinformation. Ce nâest pas de la technique, câest de la psychologie de marchĂ©. La confiance ne se dĂ©crĂšte pas. Elle se construit. Avec des rĂ©fĂ©rences, du scale, et un narratif qui ne parle pas que de conformitĂ©, mais aussi de puissance.
La rĂ©putation et la capacitĂ© perçue comptent autant que la souverainetĂ© pure. Une boĂźte peut ĂȘtre souveraine, sĂ©curisĂ©e, certifiĂ©e, mais si elle manque de prĂ©sence globale, dâĂ©cosystĂšme, de scalabilitĂ© visible, elle reste « petite solution locale » aux yeux d’un COMEX. Perception = crĂ©dibilitĂ© = adoption.
Le problĂšme nâest pas seulement technique, câest un problĂšme de confiance Ă©conomique. Azure et consorts nâimposent pas seulement leur tech; ils imposent surtout un imaginaire: « si ça marche Ă cette Ă©chelle, câest fiable ».
Le fournisseur souverain doit donc cocher trois cases:
- Robustesse technique
- Solidité financiÚre
- Réassurance psychologique
Pour ĂȘtre franc, ça veut dire que le discours actuel « achetez local par principe » ne suffit pas. Les acteurs europĂ©ens doivent devenir des marques technologiques globales, pas des prestataires administratifs. Ăa demande une attitude plus ambitieuse. Pas seulement se dĂ©fendre, mais attaquer un marchĂ© mondial, mĂȘme si la premiĂšre phase est europĂ©enne.
Quelques leviers concrets pour combler ce déficit de stature:
1. Alliance de fournisseurs
CrĂ©er des consortiums souverains avec mutualisation dâinfrastructures, dâAPI, de SLA, de R&D. Une sorte de âAirbus du cloud et de la cyberâ. Les champions ne naissent pas seuls.
2. Références clientes stratégiques
Faire ses preuves chez:
- administrations centrales
- secteurs critiques (santé, énergie, défense)
- ET aussi quelques entreprises du CAC40
Il faut des logos qui rassurent.
3. Standards visibles et auditables
Plus de transparence technique, plus d’observabilitĂ©, plus de publication de benchmarks. Un souverain doit prouver quâil peut tenir la charge.
4. Narratif fort
On a besoin d’un rĂ©cit europĂ©en assumĂ©: souverainetĂ© = puissance, pas repli. Il faut que ce soit âcool, crĂ©dible et performantâ. Pas âold school, lent et administratifâ.
5. Capital-risque agressif
Pas des subventions « gentilles », mais du financement compétitif, à effet de levier, avec obligation de croissance, recrutement agressif, marketing mondial. Sinon les géants garderont leur avance.
6. Labels + visibilité internationale
Une labellisation souveraine doit devenir un gage de qualité reconnu hors Europe. Sinon elle reste un badge local.
« On ne veut pas seulement ĂȘtre souverains. On veut ĂȘtre compĂ©titifs, respectĂ©s, choisis. »
Ma conclusion est limpide. La souverainetĂ© nâest ni un slogan ni un retour au minitel. Câest une stratĂ©gie dâindĂ©pendance qui doit reposer sur:
- des architectures réversibles,
- des données sous contrÎle,
- un cloud diversifié avec option souveraine,
- de la cybersécurité industrialisée,
- une gouvernance assumée,
- et un discours ambitieux qui dit: « je veux ĂȘtre libre, pas dĂ©pendant poli ».
Aucune intention de faire la rĂ©volution avec une baguette de pain et le RGPD comme lance de bataille. On demande seulement que lâEurope arrĂȘte dâĂȘtre un organisme de certification Ă taille continentale et commence Ă redevenir une puissance technologique. Cela implique de financer, produire, innover, recruter, convaincre et oser. Oui, oser. Un mot simple, rarement appliquĂ©.
Donc, pour rĂ©sumer: on ne veut pas se refermer. On veut choisir. On veut pouvoir dire oui quand ça sert, et non quand ça met en danger. Cela exige du concret, pas des communiquĂ©s. Le DSI, au passage, se retrouve au front dans cette histoire. Plus de posture. Place Ă lâarchitecture, Ă la portabilitĂ©, au chiffrement maĂźtrisĂ©, Ă lâIA encadrĂ©e et Ă la capacitĂ© de dire au COMEX: « la libertĂ© numĂ©rique est un actif stratĂ©gique, pas un luxe ».
Il Ă©tait temps que quelquâun le dise sans trembler.

đ Cap stratĂ©gique
Voici une trame opérable, avec leviers, gouvernance, financement, jalons et indicateurs. Objectif : réduire la dépendance, sécuriser les chaßnes critiques et créer des champions européens, sans se contenter de normes.
- Principe : protĂ©ger ce qui est critique, contrĂŽler ce qui est sensible, ouvrir le reste Ă la concurrence avec exigences dâinteropĂ©rabilitĂ©.
- Cible 2030: 50 % des dépenses publiques IT opérées par des fournisseurs européens conformes à des standards communs, 30 % pour les grandes entreprises régulées, part locale des composants critiques doublée.
đš 12 mesures prioritaires
- Buy European Tech Act
Réserver une part minimale des marchés publics IT à des offres européennes qualifiées. Clause de progrÚs annuelle. Exceptions possibles si aucun acteur ne satisfait le niveau de service. - Qualification souveraine et labels
Renforcer des référentiels type SecNumCloud/equivalents européens, créer un label IA de confiance, un label souveraineté data pour la santé, finance, défense, énergie, transport. - Fonds de souveraineté numérique
Ticket public-privĂ© sur 10 ans pour cloud, cybersĂ©curitĂ©, IA, semi-conducteurs, outils dev, 5G/6G. ModĂšle type âDARPA-likeâ avec appels Ă projets orientĂ©s rĂ©sultats et primes Ă la performance. - Agences dâexĂ©cution agiles
Une agence europĂ©enne de programmes stratĂ©giques, mandat clair, gouvernance lĂ©gĂšre, experts de terrain, droit Ă lâĂ©chec encadrĂ©, revues trimestrielles. - Politique dâachat transformante
Contrats-cadres communs pour collectivitĂ©s et hĂŽpitaux, clauses dâinteropĂ©rabilitĂ© by design, rĂ©versibilitĂ©, dĂ©pĂŽt dâescrow, portabilitĂ© des donnĂ©es, pĂ©nalitĂ©s en cas de lock-in. - Cloud et donnĂ©es critiques
Segmentation par criticitĂ©. DonnĂ©es stratĂ©giques sur offres qualifiĂ©es UE, clefs sous contrĂŽle client, chiffrement systĂ©matique, journalisation souveraine. Pour le non critique, multi-cloud avec obligations dâAPI ouvertes. - CybersĂ©curitĂ© de base obligatoire
MFA partout, gestion des identités renforcée, segmentation réseau, supervision 24/7, plan de réponse à incident testé, chaßne CI/CD sécurisée. Fonds de cofinancement pour PME critiques de la supply chain. - Open source comme levier industriel
Programmes de durcissement, audit, support LTS, bounties. Création de coopératives de services open source européennes. Obligation de contributions pour bénéficiaires de subventions. - Talents et formation
Parcours express de reconversion, visas tech, alternance massive en cybersĂ©curitĂ© et data, chaires industrielles, labs communs industrie-universitĂ©. Objectif: doubler les diplĂŽmĂ©s sĂ©curitĂ© et systĂšmes dâici 5 ans. - Normalisation et interopĂ©rabilitĂ©
Participation offensive aux standards, profils dâinteropĂ©rabilitĂ© obligatoires dans les appels dâoffres, testbeds europĂ©ens, conformance suites publiques. - ChaĂźne dâapprovisionnement et matĂ©riel
Cartographie des dépendances, contrats multi-sources, sécurisation firmware, programmes de remplacement progressif des composants à risque, lignes pilotes de production en Europe pour niches critiques. - Incitations fiscales ciblées
Super-crĂ©dit dâimpĂŽt pour R&D et industrialisation en sĂ©curitĂ©, IA embarquĂ©e, outils dev. Amortissement accĂ©lĂ©rĂ© pour migrations vers solutions qualifiĂ©es UE.
đïž Gouvernance
- Conseil de pilotage: Ătats, Commission, industriels, RSSI de secteurs rĂ©gulĂ©s, chercheurs. DĂ©cisions dâinvestissement, prioritĂ©s.
- PMO européen: planification, suivi, gestion des risques, indicateurs, transparence publique.
- Comités sectoriels: santé, finance, énergie, transport, administration, défense.
đ°Financement
- RĂ©allocation dâune part de la dĂ©pense publique IT vers appels Ă projets souverains.
- Fonds dédiés alimentés par budget UE, BEI, contributions nationales, enveloppe pour capex industriels.
- MĂ©canisme de âpaiement Ă la performanceâ: bonus si objectifs techniques et adoption marchĂ© atteints.
đ°ïž Feuille de route 0â36 mois
0â6 mois
- DĂ©cret dâachats avec quotas progressifs et clauses de rĂ©versibilitĂ©.
- Lancement du fonds et des premiers lots âcloud de confianceâ, âSOC mutualisĂ©sâ, âchaĂźne CI/CD sĂ©curisĂ©eâ.
- Référentiels renforcés et premiers labels.
6â18 mois
- Premiers déploiements sectoriels: santé et collectivités.
- Programmes open source LTS et bounties.
- Académies cybersécurité et DevSecOps, 10 000 profils formés.
18â36 mois
- GĂ©nĂ©ralisation des contrats-cadres, premiĂšres analyses dâimpact lock-in et coĂ»ts Ă©vitĂ©s.
- Lignes pilotes matérielles pour niches critiques.
- Révision des quotas et montée en puissance si SLA tenus.
đ Indicateurs clĂ©s
- Part de marchés publics attribués à solutions qualifiées UE.
- MTTR incidents critiques et couverture SOC.
- Taux de portabilité effective lors de changements de fournisseur.
- Nombre de vulnérabilités critiques corrigées en moins de 30 jours.
- Capacité locale de production pour composants ciblés.
- Employabilité et taux de rétention des talents formés.
âïž Risques et parades
- Sous-performance des offres locales â phasage par criticitĂ©, appels Ă projets compĂ©titifs, exigence dâinteropĂ©rabilitĂ© pour Ă©viter lâenfermement.
- Contentieux commerciaux â rĂ©fĂ©rentiels objectifs, transparence des critĂšres, exemptions documentĂ©es.
- Fragmentation nationale â contrats-cadres europĂ©ens et catalogues communs.
- PĂ©nurie de talents â formation accĂ©lĂ©rĂ©e et immigration ciblĂ©e.
- SurcoĂ»t initial â TCO sur 5 Ă 10 ans, comptabilisation des coĂ»ts de rĂ©versibilitĂ© Ă©vitĂ©s et des risques rĂ©duits.
đ Ce que l’on peut faire dĂšs maintenant
- Mettre des clauses dâinteropĂ©rabilitĂ© et de rĂ©versibilité dans tous les achats.
- Exiger des SLA de sécurité concrets: MFA, journaux exportables, clés sous contrÎle client, scans SAST/DAST, SBOM, pipeline signé.
- Choisir des solutions qualifiées quand elles existent, sinon imposer la portabilité multi-cloud.
- Industrialiser la réponse à incident et auditer la supply chain.
- RĂ©server une part de budget Ă de lâopen source soutenu avec contrats de support.
- Publier un tableau de bord souveraineté mensuel: dépendances critiques, plans de remédiation, gains obtenus.
Note stratégique pour DSI
Renforcer la souveraineté numérique opérationnelle
Focus: Cloud, Cybersécurité, Données, IA
Objet
Donner des leviers pragmatiques pour sĂ©curiser l’indĂ©pendance technologique de l’entreprise, limiter l’exposition rĂ©glementaire externe et amĂ©liorer la maĂźtrise opĂ©rationnelle du cloud, des donnĂ©es et de lâIA.
Constat
- Une part majeure des services IT critiques repose sur des plateformes extra européennes.
- Les régulations européennes progressent mais ne remplacent pas un socle technologique maßtrisé.
- Les fournisseurs souverains existent mais restent sous utilisés, souvent par manque de notoriété et de capacité perçue.
- Les menaces juridiques externes (Cloud Act) et les risques cyber augmentent plus vite que les plans de transformation.
En clair: dĂ©pendance forte, exposition juridique Ă©levĂ©e, surface dâattaque plus large, capacitĂ© dâarbitrage limitĂ©e.
Risques pour lâentreprise
- Perte de contrÎle sur les données sensibles et stratégiques
- Risque de décision extrajudiciaire sur accÚs aux données
- Coûts de sortie massifs en cas de lock-in cloud
- Dépendance technologique pouvant freiner les choix stratégiques
- Opaque supply chain logicielle pour IA et SaaS
Tu ne peux pas piloter la sécurité si tu ne contrÎles ni tes clés, ni tes flux, ni tes dépendances.
Opportunité
- Rééquilibrer le portefeuille cloud et data pour gagner en autonomie
- Améliorer la maturité cyber à coût contrÎlé
- AccĂ©lĂ©rer lâadoption dâIA interne en protĂ©geant les donnĂ©es mĂ©tiers
- Renforcer la crédibilité auprÚs du COMEX et des régulateurs
- PrĂ©parer le terrain Ă lâarrivĂ©e du quantique et des rĂ©gulations spĂ©cifiques Ă lâIA
Le bon moment, câest maintenant. La fenĂȘtre existe.
Axes dâaction recommandĂ©s (opĂ©rationnels)
Cloud
- Mettre en place un modÚle multi cloud maßtrisé, incluant un fournisseur souverain
- Imposer clauses réversibilité, portabilité, API ouvertes
- Externaliser le chiffrement: clés sous contrÎle client, HSM souverain de préférence
Cybersécurité
- Renforcer IAM: MFA partout, gestion stricte des droits, rotation clés et tokens
- SOC mutualisé souverain pour supervision avancée si budget limité
- Audit supply chain logicielle, SBOM obligatoire
Données
- Segmentation claire: données critiques stockées ou répliquées en souverain
- Gouvernance data embarquant sécurité by design
- Journalisation locale pour audit et forensics
IA
- DĂ©ployer politiques dâusage internes
- Fine tuning sur données internes via plateformes européennes si possible
- ConfidentialitĂ© des prompts, des modĂšles et du corpus dâentraĂźnement
- ContrĂŽle explicite des flux sortants vers outils externes
Facteurs de succĂšs
- Sponsor direction générale ou COMEX
- KPIs sécurité intégrés au pilotage IT
- Alignement avec achats et juridique
- Partenaires européens identifiés et engagés
- Communication interne simple: souverainetĂ© = continuitĂ© dâactivitĂ© et avantage compĂ©titif
Prochaines étapes (90 jours)
0 Ă 30 jours
- Diagnostic dépendances cloud et SaaS
- Classification données critiques
- Politique usage IA interne
30 Ă 60 jours
- SĂ©lection fournisseur souverain et cas dâusage pilote
- Plan portabilité et chiffrement externe
- Intégration SBOM dans processus build
60 Ă 90 jours
- Migration ciblĂ©e dâun service critique vers une stack composĂ©e
- Mise en place supervision souveraine ou mutualisée
- Rapport synthétique pour COMEX avec avancement et KPIs
Message clé
La souverainetĂ© numĂ©rique nâest pas un slogan. Câest un choix dâarchitecture, de pilotage et de sĂ©curitĂ©. Un DSI gagne quand il renforce sa libertĂ© technologique, sa capacitĂ© dâarbitrage et la protection de ses donnĂ©es stratĂ©giques. On ne cherche pas le repli. On cherche la maĂźtrise.
