Je vois encore passer, toutes les semaines, des posts qui nous rejouent le grand classique :
âOffice 365 nâest pas souverain, bannissons Microsoft des entreprises !â
Câest un peu le niveau âdĂ©bat de comptoir cyberâ, mais version LinkedIn : ça rassure, ça crĂ©e de lâengagement, mais ça nâaide personne Ă comprendre les vrais enjeux.
Parce quâen rĂ©alitĂ©, lâĂ©quation souverainetĂ© â Office.
La souverainetĂ©, câest lâendroit oĂč se trouvent vos dĂ©pendances critiques, pas la couleur de votre suite bureautique.
Et, spoiler : si votre SI tombe parce que Word ne se lance plus, ce nâest pas un problĂšme de souverainetĂ©, câest un problĂšme de management.
Alors remettons lâĂ©glise, le cloud et le DNS au milieu du village.
1ïžâŁ Le vrai cĆur du problĂšme : Azure AD / Entra ID, pas Word ni Teams
Soyons sérieux : Word ne va pas se réveiller un matin en transférant vos fichiers aux services de renseignement américains.
Le problĂšme, câest Azure AD, devenu la colonne vertĂ©brale de lâIT moderne.
Pourquoi câest lĂ que la souverainetĂ© se joue ?
Parce que :
- Câest le centre nĂ©vralgique de vos identitĂ©s.
- Câest ce qui donne lâaccĂšs Ă Â tout : SaaS, VPN, Wi-Fi, MDM, apps internes.
- Câest un point de dĂ©faillance unique : si Azure AD tombe, votre SI devient une salle dâattente.
- Câest extraterritorial par design : Cloud Act, FISA 702, Executive Orders⊠mĂȘme hĂ©bergĂ© en Europe, ça reste amĂ©ricain.
- Vous ne pouvez ni contrÎler, ni auditer, ni répliquer totalement Entra ID.
On ne parle pas dâun petit risque.
On parle dâune dĂ©pendance structurelle Ă un acteur Ă©tranger qui contrĂŽle :
- vos identités,
- vos devices,
- vos accĂšs,
- vos workflows dâauthentification.
Donc oui : le sujet souverainetĂ© nâest pas Office 365, câest lâidentity plane.
Et ça, la plupart des dĂ©bats lâoublient complĂštement.
2ïžâŁ Office 365 : lâarbre qui cache la forĂȘt (et que tout le monde adore couper)
Soyons honnĂȘtes : taper sur Office 365, câest simple, visible et populaire.
Les utilisateurs connaissent : Word, Excel, Outlook.
Donc on se dit âSi on enlĂšve Microsoft Office, on est souverains !â.
Câest mignon, mais⊠non.
Les vraies dépendances ne sont pas dans Word mais dans :
- OneDrive â stockage dans un cloud amĂ©ricain
- SharePoint Online â cĆur documentaire externalisĂ©
- Exchange Online â messagerie critique hors-sol
- Teams â moteur collaboratif branchĂ© sur un backend US
- Graph API â votre SI dĂ©pend de la politique produit de Redmond
Tu peux trĂšs bien :
- utiliser Outlook on-prem,
- désactiver OneDrive,
- garder les clients Office installés localement,
- filtrer la synchro cloud,
- interdire SharePoint Online,
- forcer le stockage interne.
Et continuer Ă ĂȘtre souverainement opĂ©rationnel.
Le problĂšme nâest pas lâoutil, mais lâusage.
Office nâest pas souverain ou non.
Il est ce que votre gouvernance en fait.
3ïžâŁ Lâusage de OneDrive : la vraie faille, la vraie dĂ©pendance
On parle trop peu de ce point-lĂ :
OneDrive est souvent LE trou noir de souveraineté dans Microsoft 365.
Pourquoi ?
- Câest du stockage cloud amĂ©ricain,
- avec de la synchronisation automatique,
- sans traçabilité granulaire réelle cÎté client,
- sans maĂźtrise de la fragmentation,
- sous Cloud Act mĂȘme si câest âhĂ©bergĂ© en Europeâ.
Un bon sysadmin :
- désactive le lancement de OneDrive,
- bloque les connexions Ă onedrive.live.com,
- supprime les policies de synchro automatique,
- impose des stockages locaux, NFS ou SMB,
- met un DLP interne.
Mais ça demande une maturité technique ET une volonté politique.
Les deux manquent souvent.
4ïžâŁ Sortir dâOffice : facile techniquement, trĂšs compliquĂ© humainement
On peut sortir dâOffice.
Techniquement, câest mĂȘme relativement simple :
- LibreOffice â suite lourde mais robuste,
- OnlyOffice â meilleur pour le collaboratif local,
- Collabora Online â alternative souveraine crĂ©dible,
- Passage au format ODF,
- Phase-out des macros VBA,
- Portage vers Python, JS ou solutions internes.
Le vrai défi ?
Lâutilisateur.
LâĂȘtre humain adore ce quâil connaĂźt.
Changer dâoutil, câest casser un rituel.
Et tant que lâoutil fonctionne âassez bienâ, aucune Direction nâa envie de prendre le risque du changement.
Le problĂšme nâest donc pas Office.
Le problĂšme, ce sont :
- 20 ans dâhabitudes,
- des macros héritées,
- des process collés à Excel,
- une absence de vision long terme.
Souveraineté = stratégie + gouvernance.
Pas âchanger de suite bureautiqueâ.
A lire : đ§ Pourquoi de plus en plus on parle de quitter Microsoft
5ïžâŁ Alors, la vraie question : la souverainetĂ© est-elle dans Microsoft ?
On pourrait se dire âOui, Microsoft nâest pas souverain, donc sortons-enâ.
Mais ce serait oublier la phrase la plus importante du débat :
đ La souverainetĂ© nâest pas un fournisseur. Câest un modĂšle dâarchitecture.
La question nâest pas :
âUtilisons-nous Microsoft ?â
La question est :
âSommes-nous dĂ©pendants dâun cloud Ă©tranger pour fonctionner ?â
Si votre SI :
- tombe si Azure AD tombe,
- ne sâauthentifie plus sans un service US,
- dĂ©pend dâun MFA externe amĂ©ricain,
- stocke sa documentation dans SharePoint Online,
- vit dans Teams,
- voit ses identitĂ©s dominĂ©es par Entra IDâŠ
alors oui, vous avez un problÚme de souveraineté.
Mais ce problĂšme nâa rien Ă voir avec Word.
Il est dans la dĂ©pendance systĂ©mique Ă un cloud qui nâest pas le vĂŽtre.
đŁ 6ïžâŁ TEAMS : excellent pour lâexterne, beaucoup moins pour lâinterne (et câest lĂ quâon se trompe)
Sâil y a bien un outil qui crĂ©e un Ă©norme malentendu dans les dĂ©bats sur la souverainetĂ©, câest Microsoft Teams.
On lit partout que âTeams = dĂ©pendance, Teams = pas souverain, Teams = dangerâ.
En rĂ©alitĂ©, câest beaucoup plus nuancĂ©.
đ Pour lâexterne : Teams est parfait
Pour les rendez-vous commerciaux, les formations, les meetings avec les partenaires, les appels clients⊠Teams est une bénédiction.
Tout le monde lâa.
Tout le monde sait sâen servir.
Et ça marche, mĂȘme si la bande passante ressemble Ă un tuyau dâarrosage bouchĂ©.
Et surtout :
đ Que la visioconfĂ©rence dâun rendez-vous commercial passe par Microsoft nâa jamais compromis la souverainetĂ© dâun SI.
Ce sont des donnĂ©es âcirculantesâ, pas du stockage stratĂ©gique ou des identitĂ©s.
LĂ -dessus, Teams fait le job.
đ Pour lâinterne : câest beaucoup plus discutable
Le problĂšme interne nâest pas Teams en tant quâoutil de collaboration, mais la structure quâil impose :
- La majorité des partages passent par SharePoint Online (cloud US).
- Les documents échangés sont automatiquement poussés dans OneDrive ou SPO.
- Les historiques, piĂšces jointes, snippets, photos â stockĂ©es dans Graph API + SPO.
- La gouvernance documentaire explose, et on perd la maĂźtrise du patrimoine informationnel.
Teams = interface
SharePoint = stockage réel
Et câest le deuxiĂšme qui pose problĂšme, pas le premier.
đŹ Lâerreur dâarchitecture : Teams comme outil principal interne
Une entreprise qui base toute sa communication interne sur Teams fait plusieurs choix implicites :
- elle accepte que ses documents critiques vivent dans un cloud étranger,
- elle délÚgue son patrimoine documentaire à SPO,
- elle adopte une logique full SaaS sur les conversations internes,
- elle crée une dépendance totale au Graph API.
Câest un choix possible â mais sĂ»rement pas un choix souverain.
Teams peut ĂȘtre utilisĂ© en interne, mais Ă condition de ne pas lâutiliser comme stockage par dĂ©faut, et de maĂźtriser les policies dâupload, de chat et de partage.
Autant dire que dans 90 % des entreprises, ce nâest pas le cas.
đ° Alternatives internes plus souveraines
VoilĂ d’excellents exemples, et trĂšs concrets.
đ Private Discuss
Un outil fermé, auto-hébergé, maßtrisable, déjà déployé dans des environnements sensibles (dont EDF).
Il coche toutes les cases :
- stockage interne,
- encryption maßtrisée,
- gouvernance claire,
- pas dâextraterritorialitĂ©,
- pas de fuite automatique vers le cloud.
Câest Teams, mais version âSSI valideâ.
đ§ Micollab (version On-Prem)
Moins connu du grand public, mais trĂšs solide pour :
- la téléphonie interne,
- le chat sécurisé,
- les communications unifiées,
- les environnements industriels qui nâaiment pas trop les clouds anglo-saxons.
Et surtout :
đ On-prem = souverainetĂ© opĂ©rationnelle + contrĂŽle du stockage + aucune dĂ©pendance intrusive.
đ§ Le bon modĂšle :
Teams pour lâexterne / outil fermĂ© pour lâinterne
Ce modĂšle hybride, parfaitement raisonnable, permet de :
- garder la compatibilité universelle (visio commerciale),
- réduire drastiquement la dépendance documentaire,
- maĂźtriser les flux internes,
- conserver une architecture souveraine,
- éviter de pousser les secrets internes dans SharePoint.
Il nây a aucune contradiction Ă :
- faire de la visio client sur Teams
ET - protéger son SI interne avec Private Discuss ou Micollab.
SouverainetĂ© â rejet dogmatique
Souveraineté = choix éclairé + maßtrise des dépendances.
đ„ Conclusion : arrĂȘtons de taper sur Office, regardons la structure
La souverainetĂ© numĂ©rique, ce nâest pas :
- le choix dâun Ă©diteur,
- la suite bureautique,
- le client de messagerie.
Câest :
- oĂč vivent les identitĂ©s,
- oĂč sont stockĂ©es les donnĂ©es,
- qui contrĂŽle les API,
- qui contrĂŽle la chaĂźne dâauthentification,
- qui peut couper lâaccĂšs,
- qui impose les rĂšgles du jeu.
Office nâest pas une menace.
La dĂ©pendance au cloud lâest.
Et aujourdâhui, dans beaucoup dâentreprises, la souverainetĂ© se rĂ©sume Ă une question trĂšs simple :
đ âQue se passe-t-il si Azure AD tombe ?â
Si la rĂ©ponse est : ârien ne marcheâ,
alors ce nâest pas Word le problĂšme.
